Livre en cours, composé de 708 pages de photographies et 7 de textes.

Devant toi un décor. Tu lui fais face, sans intention précise, si ce n’est l’envie d’y pénétrer. C’est un décor tranquille, à première vue, couches harmonieuses de couleurs et de formes, bien fait et bien organisé, un tableau du Douanier sans la jungle.

Tes épaules sentent le poids du sac et tes pieds te soutiennent. Ici aussi l’automne s’est avancée, l’air est frais et le ciel changeant. Les odeurs ne te semblent pas différentes de celles d’où tu viens mais tu n’as jamais eu le nez très fin.

Devant toi, donc, cette planche vivante, que tu regardes d’abord à distance, euphorique mais prudente, et même un peu idiote plantée là, avec cette impression d’être confrontée à quelque chose que tu as déjà perçu, ailleurs, sans bien savoir de quoi il s’agit. Tu ne sais pas si c’est cette sensation qui te poursuit ou bien l’inverse.

Ton premier réflexe : réfléchir à la meilleure manière d’aborder ce terrain, sans le brusquer ni te faire mal. Réfléchir à une mission, un but, un objectif, comme si le seul fait d’être là ne suffisait pas. Tu cherches compliqué alors qu’il se pourrait bien que cela soit très simple.

Comme tu ne trouves ni mission, ni but, ni objectif, tu décides de marcher, la meilleure des excuses, celle qui te laisse penser, te donne une contenance, occupe ton temps, ton corps et ta présence.

Tu avances en faisant semblant de savoir où tu vas. Tu adores être perdue mais pas d’en avoir l’air. Tu avances et te rends disponible, les yeux, les sens, et le cœur encore à peine ouverts, il va falloir t’habituer.

Tu avances comme on glisse sur une surface, et si tu glisses alors c’est que tu n’entres pas.

Si seulement tu pouvais faire plus que couler le long des murs. T’y enfoncer plutôt, t’aplatir contre chaque fenêtre, pénétrer chaque intérieur. Gratter, creuser, tout rendre visible, retourner le décor comme on retourne la peau d’une bête qu’on a chassé. Acquérir une surpuissance, en somme, celle d’un héros ou bien celle d’un dieu – afin de tout posséder. Tu voudrais que ce décor soit à toi, comme une enfant qui s’accroche immédiatement à ce qui se présente et en établit sa propriété. Ton désir se transforme, vite, tout de suite, avant même d’avoir vraiment germé, en frustration intense, parce que tu sais qu’il est vain.

Tu décides de marcher. Tu ne sais pas encore si ce que tu cherches se trouve bien là.

Le terrain, c’est une ville. Tu ne la connais pas, sauf de nom et d’images. Une ville qui t’accueille après une somme de circonstances qui t’ont mené à cet endroit précis et c’est parfois étrange de penser à ce qui t’amène là où tu es précisément. La plupart du temps, tu te laisses porter, c’est plus facile, dispense de faire un choix, choisir n’est pas ton fort, mais en même temps, personne ne t’as forcé à venir ici, tu aurais pu refuser de monter dans cet avion et ne jamais te retrouver ainsi, le sac sur les épaules et les pieds qui soutiennent, face à ce décor inconnu.
Tu avances dans cette ville qui s’offre à toi (ou choisit pour l’instant de se laisser faire) et ton avancée est parsemée d’arrêts réguliers. Immobile, tu regardes, écoutes, tu pourrais presque renifler, comme une chienne ridicule, attirée par cette chose, celle qui revient, toujours la même, celle que tu as l’impression de percevoir et qui t’oblige à t’arrêter.

L’arrêt est souvent furtif et inutile. Impossible de capter ce qui t’as poussé à rompre le fil de ton avancée, la chose s’est envolée. Alors tu reprends la marche, te reposant sur elle comme sur une alliée, lui offrant ta confiance et t’abandonnant à son rythme.

Au bout de ton bras, il y a un appareil photographique. C’est lui qui déclenche tes pauses. Il fait semblant d’être le but mais il est surtout l’excuse. Il est la justification et le mensonge, le faire-valoir et le leurre. Il est petit, il est léger et il te pèse d’un poids de plomb. Parfois, tu voudrais le balancer au loin mais tu sais que tu ne supporterais pas de ne pas l’avoir. Il est une obligation.

Ce qui fait obstacle. Cache, sépare, entoure, protège, enferme. Tu regardes et enregistres ce qui ne montre rien, pour laisser une place à l’imaginaire ou passer à côté. Tu vas de barrière en barrière. Tu hésites, tu tournes autour. Avoue le, ça te plait, ne jamais vraiment atteindre le centre. Ne jamais le toucher. Tu ne voudrais pas trop en savoir, ni qu’on te dise ni qu’on te montre.

Tu regardes en périphérie, on pourrait dire que tu te trompes de spectacle. Tu ricanes, tu te crois maline parce que la seule chose qui t’intéresse c’est ce qui se passe en coulisse.
Petit à petit, tu te sens très présente, sans savoir comment cette présence se définit ni ce qu’elle implique. Peut-être parce que tu n’as rien d’autre à penser, et tu te sais touriste – ce que tu hais – qui a le temps de prendre son temps.

Tu flânes en faisant mine d’être sérieuse, de tout prendre au sérieux, alors que rien ne l’est. Aujourd’hui sous la pluie, demain le ciel bleu. Un automne à Kyoto, les feuilles brûlées, les nuages, le soleil, les nuages, le soleil. Tu te promènes, comme dans un grand jardin.

Tu aimerais avoir la chance de la première exploratrice, faire de ce que tu ramènes une découverte. Tu voudrais être l’œil pionnier. Mais il n’y a plus grand chose sur l’os que tu ronges et tu te demandes pourquoi tu t’oblige encore à t’y casser les dents.

Finalement, ce qui compte, c’est toi toute seule, à ce moment là. Après n’a pas grand intérêt. Une fois compris cela, tu t’autorises un peu de saveur. Ce pied sur le béton, cette main dans la poche, ce souffle du vent sur la nuque. Tu goûtes le calme, la lenteur. Tu goûtes chacun de tes pas et ce qui se laisse percevoir tout autour.

Autour, il y a des êtres de ton espèce, en plus de quelques animaux, chats, chiens, oiseaux, poissons. La plupart du temps, les êtres marchent, comme toi, dans ce décor presque parfait, qu’ils traversent d’une manière feutrée. La motivation de leur marche est probablement différente de la tienne et leur but, tu ne le connaitras jamais. Peut-être n’en ont-ils pas, peut-être sont-ils comme toi. Tu te demandes ce que serait un monde de passants sans but, tranquilles vagabonds, perdus mais heureux, suivant une route n’existant que pour elle-même.

Parfois ce flux constant, cette coulée d’humains concentrés, te parait surréaliste. Tu voudrais l’arrêter pour que tous se figent et prennent la pose. Mais c’est ton arrêt à toi qui est incongru. Il n’y a aucune raison de t’arrêter aux endroits où tu t’arrêtes. Tu sens certains regards se poser sur ton corps en arrêt, mais ce sont des regards très discrets, à peine perceptibles.

Ici, personne ne montre qu’il observe. Ne pas interférer dans la vie de l’autre, ne pas dévier de son chemin. Chaque visage affiche un air de dire que tout est normal.

Tu n’as pas l’habitude mais tu l’aimes profondément, cette sensation d’invisible – tant pis si ce n’est qu’une illusion, que cette indifférence n’est qu’un jeu. Tu aimes cette sensation autant qu’elle te perturbe. On dira de toi que tu es une incertaine, que tu ne sais pas ce que tu veux, ni ce que tu ressens et tu répondras que c’est possible mais pas sûr.

Cette distance, toujours, entre eux et toi. Comme s’ils te gardaient à la limite d’une zone et t’empêchaient d’y entrer. Comme s’ils te faisaient comprendre que, de toute façon, tu ne comprendrais rien. Ce qui est fort probable, tu le sais, mais qu’ils ne te prennent pas de haut car ce terrain c’est le tien. Eux ne font que passer, traces à peine lisibles sur une feuille, résidus d’ombres. Heureusement que tu étais là pour les voir et les enregistrer. Tu les rends immortels, après tout, et personne ne t’en félicite.

L’appareil. Toujours présent, au creux de ta main, lanière enroulée autour du poignet. Il fonctionne selon deux modes. Tu fonctionnes selon deux modes. Lorsque tu avances, l’appareil fige – arrêts furtifs. Parfois, tu t’arrêtes plus longtemps. L’appareil posé sur un pied, immobile, stable, s’ouvre au temps, enregistre les mouvements et les bruits.

Les sons, ici, te marquent comme un fer rouge et pourtant ils n’ont rien de féroce. Le son des feux de signalisation qui indiquent à celui qui ne voit pas quand il doit avancer, quand il doit s’arrêter. Le son des corbeaux. Le son du vent dans les multiples feuilles, vertes, rouges et jaunes, des multiples arbres de cette ville qui n’a pas oublié que le béton n’est pas la seule alternative. Le son de l’eau qui court le long des multiples rivières et canaux et cascades et ruisseaux qui croisent ta route comme un leitmotiv. Le son de cette langue incroyable.

Souvent tu t’arrêtes à cause du son, et l’image que tu enregistres est toujours à côté. Tu enregistres une image qui n’a rien à voir avec le son, et c’est le son pourtant qui t’a arrêté.

Le son du piano sur ta route. Les notes d’un élève studieux qui répète une mélodie simple et s’évadent de l’intérieur jusqu’à la rue. Ce piano tu l’entends, tu t’arrêtes. Tu imagines, sans rien voir. Tu enregistres la route, les passants, le soleil de fin d’après-midi et les notes de musique. Tu n’auras que cela et c’est déjà un monde.

Le son du chanteur américain au chapeau de cow-boy et à la barbe rousse. Une voix grave qui se brise en trémolos exagérés. It’s a wonderful world chante-t-il devant un petit amas de vieilles femmes qui secouent la tête en souriant légèrement. L’ambiance tout autour est légère, bruissante de discussions, de rires, de pas. Les promeneurs du parc flottent d’un rayon de soleil à l’autre.

La chaleur sur ta joue, le calme à l’intérieur. Tu filmes l’eau d’un étang, les ombres qui se reflètent, les oiseaux, la marche des passants, et la voix du cow-boy. Cette voix ridicule et démesurée. Sa présence ici comme une intrusion.

Le soleil enflamme les feuilles des érables. Les passants virevoltent d’un arbre à l’autre et posent comme devant un monument sacré. Tu enregistres les couleurs, toi aussi, mais tu n’es pas satisfaite. Tu enregistres les enregistreurs. Une question posée.

Souvent, tu es immobile au milieu du courant. Le flux te passe devant, derrière, tout autour. Un flux tendu ou mou, parfois rapide et souvent lent, que tu continues à vouloir observer, perplexe et rassurée. Flux de corps ou flux d’eau, qui, en apparence, te remarquent à peine et continuent de couler, sans difficulté.

Le mouvement. Tu as appris qu’il est essentiel. N’est-ce pas le mouvement qui provoque la vie ? Ce qui se met intentionnellement en mouvement n’est-il pas vivant ? Tu l’as appris mais tu n’en es plus très sûre. Qu’est-ce qui prouve que la marche du corps n’est pas comme la pierre emportée par l’eau ? Qu’est-ce qui prouve que la pierre n’est pas vivante ?

Tout cela, cette histoire de mouvement, d’intention du mouvement, de vie, toutes ces choses que tu pensais avant et dont tu doutes aujourd’hui, t’apparaissent soudain futiles et vides. Tu tournes autour d’une évidence mais il te manque encore pas mal de lettres.

Un jour, tu marches sur le chemin des philosophes, ça ne s’invente pas, et tu aperçois sur le bas-côté un endroit peuplé de chats. Tu t’écartes de la route droite et bien tracée, et tu descends sur le bas-côté. Tu observes les félins paisibles. Au fond du creux, tu rencontres une barrière, un grillage plutôt, qui entoure le jardin d’une maison. Tu t’approches, colle ton œil. Là, devant tes yeux avides qui cherchent le plus grand interstice pour mieux voir, s’étale ce que tu n’as pas encore croisé une seule fois depuis ton arrivée : le chaos.

Sale. Partout des objets qui s’accumulent, entre débris et collections, la végétation pousse de manière anarchique. Un sentiment d’abandon, mais pas total, comme si quelqu’un vivait au milieu du débarras. Des statues se dressent dans la mer de déchets. Des statues de tous les coins du monde, grecques, romaines, incas, bouddhistes.

L’une d’elles attire ton attention, à peine visible au milieu des feuillages. Elle est de profil et tu la trouves plutôt belle. C’est peut-être la première fois que tu te dis qu’une statue est belle. Elle patiente, souriant légèrement mais tu perçois bien l’ironie dans ce sourire. Tu la regardes un moment et l’enregistres, éternelle immobile au milieu de milles feuilles agitées par le vent. Elle se laisse faire, gardienne du chaos que rien n’émeut.

Partout des autels. Partout des êtres de pierre aux airs paisibles, visages recouverts de mousse, plantés en rang comme une armée.

De temples en cimetières, le silence. Et là, dans le silence, tes sens explosent. Tu en fais l’expérience plusieurs fois. Toujours cette présence que tu sens plus fort encore dans ces endroits où souvent tu es seule, comme inflitrée dans une zone à part. Quelque chose palpite, parfois dans tes tempes, parfois le plexus. Tu voudrais rester un peu plus longtemps, comme ça, en reine déchue repliée sur son royaume magnifique et désert. As-tu vraiment besoin du reste, des autres, du temps ?

Un jour, alors que tu navigues entre les tombes d’un cimetière qui se trouve au milieu d’un grand parc, le soleil se couche, l’après-midi se termine et on t’oublie. La porte du cimetière est fermée, cadenassée, tu es à l’intérieur. Personne à l’horizon, pas de téléphone, rien pour faire savoir que tu es là.

Tu n’as pas vraiment peur, plutôt dubitative. Tu hésites à crier. Mais crier quoi ? Dans quelle langue ? Il faut dire aussi qu’après ce long moment passé au milieu des tombes, à observer les corbeaux, la lumière dorée rasant les arbres et l’harmonie du monde, l’isolement a creusé en toi une envie très forte de ne pas te reconnecter. Tu hésites, donc. Rester ici ? Y passer la nuit ? Disparaître un temps ?

Finalement, tu te décides à revenir. Tu cherches un peu, puis tu réussis à grimper, une barrière que cette fois tu franchis au lieu de la photographier. Tu te diriges rapidement vers l’entrée du parc, si le cimetière est fermé, le parc doit l’être aussi, pourras-tu grimper deux fois ? La grande porte est encore ouverte, avalant les derniers promeneurs indifférents et tranquilles. Tu te fonds dans la masse, rentre dans le flux, l’air de rien, et tu sors du parc.

La nuit, ici, n’est pas une menace. Cette ville, la nuit, n’est jamais menaçante. Tu vas avec ton sac, tes pas, ton appareil. Tu pénètres dans des endroits incroyables, déserts, à peine éclairés et tu ne sens pas cette tension qui, chez toi, dans ton pays, te tombe dessus quand tombe la nuit. Qui te réduit au vulnérable, au craintif, au caché. Ici, tu es une chasseuse, tu es une invincible. Cette sensation tu la chéris. Grâce à elle tu sais, à présent, que tu n’es pas venu pour rien.

La nuit, une longue enfilade de portes rouges t’emmène sur une route que tu ne contrôles pas. Tu montes et descends à l’intérieur de ce boyau protecteur. Tu avances, tu ne sais pas si tu retrouveras ton chemin, et tu écoutes, aux aguets, totalement hors du temps, de l’espace. Les bruits de la forêt qui entoure sont les signes de la présence, tu en es sûr, des déesses et des démons qui t’observent sans pouvoir t’atteindre.

Le boyau monte, descend, remonte. Soudain, au sommet, il s’interrompt et tu te retrouves à découvert. Un carrefour te présente plusieurs possibilités. Là, un homme, sorti de nulle part, s’avance vers toi d’un pas décidé. Dans sa langue incroyable il parle, avec son doigt il pointe et tu comprends qu’il te dit d’aller par là, le sentier qui plonge dans les bois. Tu es un peu méfiante – peut-être que finalement les esprits réussiront à t’emporter ? L’homme a disparu, tu prends le chemin indiqué.

Et tu plonges dans les bois. Fini l’enfilade de portes, à peine la trace d’un sentier. Tu avances au milieu des arbres sombres et puis, d’un coup, sans crier gare, les lumières de la ville explosent. Tout en bas. Toi tu es en haut et cette hauteur te présente la totalité de la cité, brillante, irréelle. Tu pourrais presque enchaîner sur un vol plané, à ce stade plus rien ne t’étonnes. Mais tu restes les deux pieds plantés à te nourrir de l’espace. Il y a la ville et les lumières, il y a le ciel et les étoiles, c’est tellement beau et tellement cliché que tu te mets à rire doucement.

Les portes, tu en croises partout. Immenses ou minuscules, de pierre, de bois, de tissus, des portes ouvertes ou fermées. Des portes, des barrières, des carrefours. Comme si, ici, tout était question de passage.

Sur ta route, tu croises aussi des signes. Tu les repères, tu n’es pas dupe. Ils sont discrets mais réguliers. Des brindilles qui se croisent, des pierres superposées, des feuilles entrelacées. Posés là, ils arrêtent tes pas un instant. Peut-être sont-ils des indices, peut-être sont-ils des évidences mais, bien sûr, tu ne les comprends pas.

Parfois, souvent, tu sens quelque chose qui s’infiltre en toi et te prend toute entière. Dans ces rues, au creux de la marche solitaire, les yeux, les sens et le cœur peut-être enfin ouverts, la musique tout au fond des oreilles, le ciel au dessus et l’incroyable liberté, là, tu sais que rien ne peux te rendre plus heureuse.

C’est un drôle de bonheur. Tu en as déjà fait l’expérience, une sensation qui se loge au croisement précis entre la paix la plus totale et la mélancolie la plus profonde. Une solitude merveilleuse et effrayante. Un état que tu ne peux pas décrire parce que les mots sont limités. Qui te donne l’impression d’être vivante autant que d’être morte. Qui te donne envie de vivre autant que de mourir. Ou en tout cas de disparaître.

Tu pourrais disparaître là, tout de suite, personne ne te retrouverait. Tu y penses parfois mais jamais sérieusement. Tu n’es pas aussi loin. Tu fais un peu semblant.

Sur ta route, un corbeau mort. Tu l’enregistres bien sûr, tu ne sais pas faire autrement. Il n’y a rien de spécial, c’est un corbeau mort. Mais tu ne peux pas t’empêcher de l’enregistrer et, juste après, tu te sens coupable et indiscrète. Tu ne voudrais pas être surprise, comme si ton acte était obscène. Un sacrilège.

Les corbeaux que tu poursuis, la plupart du temps, sont bien vivants. Ils poussent leur cri, se posent sur les tuiles du temple, batifolent dans l’eau. Tu as l’impression d’y voir un symbole parce qu’ici tout est symbole.

Ce côté mystique tu le ressens souvent, tu le laisses entrer et se connecter à l’intérieur sans chercher à comprendre ou expliquer. Tu en fais probablement un peu trop mais quelle importance. Qui saura ? Qui jugera de ce que tu crois là, dans cet endroit, à ce moment précis ? Tu continues à t’offrir aux esprits.

Soudain, le voilà. Il est là. L’isolé. C’est lui qui t’attire comme un aimant. Ce passant qui semble être en dehors. Pas tout à fait dans l’axe, plutôt dans une légère déviance ; un moment d’absence, de réflexion, d’attente, peut-être de grâce. Celui qui s’extrait du flux mais que personne ne remarque.

Quand tu en croises, tu tentes de les capter, discrètement, pour ne pas briser leur suspension. Tu voudrait leur voler cela, rien d’autre. Ce ne sont que des motifs, des formes, traversés parfois par un fluide que tu aimerais capter. Le défi.

Ce jour là, celui que tu vois ici, au milieu de cette place immense entourée de temples, celui-là semble encore plus ailleurs que les autres. Ailleurs ou totalement là ? Tu voudrais connaître son pouvoir : rester aussi longtemps au milieu de la foule sans paraitre en faire partie.

Tu t’arrêtes, tu l’observes, d’abord de loin. Tout autour passe la masse de ceux qui passent, dans une indifférence normale puisqu’en fait, rien ne se passe. Les bruits de pas sur le gravier te montent à la tête, une armée en route avec ses cris d’enfants, ses rires, ses voix et l’homme qui ne bouge pas. Il est au centre. Il se pourrait même qu’il soit au centre parfait de cette place parfaite mais tu n’as pas le temps de calculer.

L’isolé regarde un point, au loin, il tourne le dos au temple principal et regarde par dessus les murs, là où il n’y a rien à regarder. En tout cas, toi, tu ne vois rien, juste lui, et cette attitude de celui qui voit.

Tu lui tournes autour comme une bête affamée, tu déclenches la chasse mais à petites doses et toujours éloignée. Tu voudrais le mettre dans ta boîte, capturer au-delà de son image. Tu restes à distance et cette distance t’empêche de capter comme il faut. Tu as peur de casser le fil trop mince, tu te sens indélicate et lourde. Mais du coup, l’image ne fonctionne pas, elle ne surgit pas comme tu la voudrais, comme elle devrait. Alors tu abandonnes. Tu continues ta route, un peu plus pauvre ou un peu plus comblée.

Du décor principal, tu ne feras qu’un détour. Trois jours ailleurs, un autre terrain, plus implacable encore dans ce mystère là : derrière la surface attrayante, une couche sombre. Une lourdeur, qui bat comme un mauvais cœur, au milieu des restaurants pour touristes et distributeurs de soda.

Là, il y a la mer et il y a des falaises. Roches abruptes et noires qui plongent dans l’eau de la mer. Et là, de cette hauteur des falaises, il y a des êtres qui se jettent dans cette eau de la mer. Dans la mer, ils se jettent de la hauteur des falaises. Un endroit pour mourir, voilà où tu te retrouves et c’est aussi un endroit où l’on vient se promener, tranquille et détaché. Contempler les falaises, la mer, le ciel, tout en haut de la tour dans cette salle aux multiples longues vues. Manger dans les restaurants. Acheter des bibelots, du coca et des beignets poissonneux.

Là, il y a des hommes, surtout un, qui surveillent. Tous les jours, ils marchent, tournent, parcourent, observent. Ils traquent les signes, chez celui ou celle qui vient là pour tomber. Les signes sont précis, ils savent reconnaître celui ou celle qui vient là pour tomber. S’ils reconnaissent, alors ils approchent, doucement, et ils parlent. Ils approchent et s’accrochent à ce qui reste de vie pour la dérouler comme un fil. Certains tombent quand même, le fil est au bout. Certains arrivent à s’éloigner des roches abruptes et noires.

Dans la cabine il y a des pièces à disposition pour celui qui a besoin d’appeler. Il y a aussi des cigarettes. De la cabine il y a la vue sur un champ doré de blés séchés et derrière la mer percée d’un rayon de lumière venu du ciel en nuages.

Tu suis, de loin, ceux qui surveillent et toi aussi, sur ces trois jours, tu marches, tournes, parcours. Mais tu ne cherches pas vraiment à voir celui ou celle qui veut tomber, où plutôt tu le vois partout et c’est un vertige bien plus effrayant que la hauteur des falaises.

Tu parcours les falaises engourdie de saké et c’est comme si tu voletais dans la lumière dorée. Tu regardes la mer s’éclater sur la pierre, tout en bas. Tu n’imagines pas. Ceux qui sautent, sautent la nuit. Tu imagines encore moins.

Partout il y a des chats, de toutes les couleurs, de toutes les tailles, indifférents et bien nourris. Il y a des grands rouleaux de pièces de monnaie, un écran de télévision continuellement allumé, des papiers qui couvrent tables et murs. Au fond du bol de saké, un reste vert d’okonomiyaki à peine terminé.

Tu reviens sur ton terrain et tu reprends ta marche comme si tu enfilais un vieux pull confortable et doux. Les feuilles sont tombées, le froid s’installe. Tu sais que bientôt tu vas devoir repartir. Tu ne sens pas grand chose, comme anesthésiée, comme si rien ne pouvait t’atteindre. Tu attends le moment du départ.

Tu ralentis un peu la marche solitaire, tu te surprends même à participer au monde, à celui des autres, visites, fêtes, amitiés, saké. Tu souris figé mais tu souris. Tu fais semblant, comme il faut, on ne dirait pas que ton esprit est ailleurs. Ton corps joue bien le jeu, il se rapproche quand il faut, embrasse quand il faut, chante quand il faut. Tu traverses tout ça, un peu éberluée, tous ces « derniers moments » qui se suivent, implacables et de plus en plus rapides.

Le jour du départ arrive. Alors que tu patientes pour prendre le bus qui va t’amener à l’avion, tes affaires bien empaquetées, ton sac bien rempli, tes adieux bien faits, alors, toute soudaine, une panique s’infiltre dans ton corps en entier. Ta respiration se bloque, ta tête tourne, tu as l’impression que tu vas tomber, que tu vas t’effondrer là, devant la porte d’entrée de l’immeuble où tu attends. Tu ne sais pas ce qui t’arrive. Tu te sens ridicule, incontrôlable comme si tu te vidais, que tout s’échappait.

Tu rassembles ce qu’il y a en toi de solide, et tu reprend le contrôle, et tu y arrives. Prétendre, ne pas montrer le chaos qui s’agite, cacher que tout dérive, s’enfuit. Tu sais, à cet instant, que tu as compris quelque chose et que tu ne pourras jamais le dire en mots.

Le bus arrive, tu montes et tu t’installes. Le calme revient quand le paysage défile. Tu rentres chez toi.